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Les États-Unis, toujours une terre de rêves ?

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S'expatrier aux États-Unis pour jouer à Counter-Strike et vivre le rêve américain. Voilà une idée qui a traversé la tête de beaucoup de joueurs de la scène professionnelle, et ce depuis de nombreuses années. Les exemples se sont multipliés ces derniers temps avec l'explosion de l'esport et la présence de structures prêtes à payer des salaires à quatre voire cinq chiffres à leurs joueurs, ce qui peut ainsi au moins garantir une plus-value financière justifiant le voyage et la décision de partir.

Machinegun et CRUC1AL, le Néerlandais
(reparti dimanche dernier),

à leur arrivée à l'aéroport

Depuis zet qui décide de quitter NiP pour rejoindre compLexity en 2007 à s1mple l'Ukrainien qui tente le coup chez Liquid en 2016, en passant par l'improbable arrivée de Machinegun, le joueur mongol, chez Splyce cette même année, nombreux sont ceux ayant tenté l'aventure. À quelques jours de contrat près, la légende GeT_RiGhT aurait aussi pu rentrer dans cette liste, lui qui était tout proche de rejoindre Cloud9 fin 2015. Sur le papier, l'idée paraît belle et limpide : rejoindre un autre continent, une autre scène pour se relancer ou se révéler clairement aux yeux de tous.

En réalité, c'est un peu plus complexe que ça, et (très) rares sont ceux qui peuvent se vanter d'avoir réussi leur périple. Bien souvent, cela se termine par un retour au pays quelques mois après le départ, et ceux qui arrivent à dépasser le cap d'une année entière passée là-bas sont loin de constituer la majorité. Mais pourquoi est-ce si compliqué ? Pourquoi est-ce que les joueurs qui partent chez l'oncle Sam ne reviennent-ils que si peu souvent auréolés de gloire ? Si l'on excepte les équipes entières qui déménagent (SK et Immortals étant évidemment les meilleurs exemples), très peu de joueurs "solos" s'en sont bien sortis. Et malgré tout, chaque année, certains continuent à tenter leur chance. Alors, les États-Unis sont-ils vraiment une terre de rêves ?

Les voyages forment la jeunesse... et repoussent la retraite

De manière générale, les joueurs qui décident de partir aux USA le font pour deux raisons principales. La première, c'est lorsqu'ils sont "cuits" en Europe. Comprenez quand leur carrière sur le Vieux continent est terminée, ou bien n'est pas vraiment en bonne posture. Traverser l'Atlantique apparaît alors comme la solution idéale pour se relancer et retrouver la compétition. Les exemples sont assez nombreux : on peut penser à gob b, écarté de chez mouz début 2016 à cause de son niveau jugé trop faible et qui est allé rebondir chez NRG ; à lurppis, qui en 2009, après avoir fait une pause de plusieurs mois, a repris le jeu lorsque Evil Geniuses lui a fait une offre le remotivant complétement ; ou encore à pyth, tentant sa chance là-bas avec Luminosity parce qu'après tout, pourquoi pas ?

Je pensais en avoir fini avec CS mais après avoir parlé avec EG, c'est devenu clair que ce moment n'était pas encore venu. Honnêtement, je peux dire que je n'ai jamais été aussi excité de toute ma carrière, je suis tellement impatient de débarquer à Dallas et commencer à m'entraîner avec mes nouveaux coéquipiers.

J'ai toujours voulu vivre à l'étranger, donc pour moi c'est vraiment un rêve qui devient réalité, pouvoir aller là-bas et jouer dans tous les tournois avec EG. Je pense qu'il serait normal d'être aussi un peu anxieux, mais franchement pour le moment je suis bien trop excité pour penser à ça, je veux juste y être le plus vite tôt possible !

Tomi "lurppis" Kovanen, lors de l'annonce de son arrivée chez Evil Geniuses

Après la dissolution d'Orbit, j'étais vraiment déçu et je voulais tenter quelque chose de nouveau pour mon avenir. J'ai reçu beaucoup d'offres et je n'avais d'abord jamais envisagé de partir aux États-Unis, mais après avoir parlé avec l'équipe et l'organisation, j'ai été convaincu que c'était quelque chose que je voulais vraiment faire.

Jacob "pyth" Mourujärvi, lors de son arrivée chez Luminosity

Mais il n'y a pas que des ex-retraités ou des champions en méforme qui traversent l'océan. Il y a aussi les joueurs talentueux, mais qui ne trouvent pas assez de renfort chez eux pour exploser. Le premier nom qui vient en tête est évidemment s1mple, parti chez Team Liquid parce que la grosse équipe de son pays, Na'Vi, ne voulait pas de lui. Son seul moyen pour disputer des compétitions de très grande envergure a alors été d'aller voir plus loin. N'oublions pas non plus l'Espagnol mixwell, dont l'arrivée chez OpTic a clairement fait passer un cap à la formation, ou bien encore le pari d'AcilioN, parti chez Splyce car la scène danoise était totalement bouchée. dephh et Surreal, les deux Britanniques de chez compLexity, peuvent aussi rentrer dans ce lot, voyageant après avoir constaté que la scène anglaise était dans un coma plus que prolongé.

L'arrivée de s1mple chez Liquid avait fait grand bruit

Bref, les États-Unis offrent au choix une seconde chance ou une rampe de lancement à bon nombre de joueurs qui n'arrivent pas ou plus à évoluer à haut niveau en Europe. Ce choix est d'autant plus motivé par deux raisons : une  financière, les structures américaines prêtes à payer des équipes – même d'un niveau moyen – à temps plein semblant fleurir comme des petits pains récemment (NRG et Echo Fox en sont les parfaites illustrations) ; une autre en lien avec le niveau de jeu, ce dernier étant souvent réputé plus faible aux États-Unis qu'en Europe.

Pas forcément surprenant puisque si l'Europe est l'addition de multiples scènes nationales poussant toutes les équipes à se dépasser pour arriver à émerger au niveau continental, les États-Unis ne sont au final qu'une seule scène, et être bon au niveau national revient automatiquement à l'être au niveau continental. De là découlent les nombreuses critiques concernant l'attribution des places dans les tournois, avec le même nombre de slots accordé aux USA et au Vieux continent. Mais c'est un autre débat.

Sur le papier, un joueur débarqué de son avion et qui pose le pied sur le sol américain a donc tout pour faire mieux qu'en Europe. Mais bien souvent, ce n'est pas le cas, et seule une minorité peut se vanter d'avoir véritablement réussi à s'imposer dans cette autre partie du monde. Très souvent, l'aventure stagne un moment et le joueur en question finit par revenir quelques mois plus tard dans son pays d'origine. Pourquoi triompher aux États-Unis semble si ardu ?

Des problèmes en veux-tu en voilà

"Le hors-game est aussi important que le in-game". Cette petite phrase, signée shox, est déjà l'une des clés. Un joueur mal à l'aise en dehors du jeu ne pourra pas évoluer à son meilleur niveau. Or, quoi de mieux pour être mal à l'aise que de débarquer sur un nouveau continent, dans un nouveau pays, dont vous ne parlez parfois pas très bien la langue, sans famille, ni amis, ni repères quelconques ? Ajoutez à ça une pression plus ou moins forte sur vos épaules, une adaptation au mode de vie américain qui peut prendre du temps, une solitude qui peut vite devenir pesante pour de jeunes joueurs, et vous obtenez un cocktail qui peut se révéler fort indigeste. Presque tous ceux qui ont essayé de s'exiler ont évoqué cet aspect négatif à un moment ou à un autre.

Ils ont dit qu'on ferait un bootcamp. Mais il n'y a pas eu de bootcamp. Je vis tout seul seul à Los Angeles, tous les autres sont dans leur maison, ils peuvent voir leurs amis, faire ce qu'ils veulent... Je leur ai dit "Ok, faisons un bootcamp en Europe", comme ça je pourrais voir ma famille, et ils ont refusé. Ils ont dit non.

Aleksandr "s1mple" Kostyliev, qui a tenu ces propos au moment où il était chez Liquid

Le Danemark a probablement commencé à me manquer au bout d'un mois. Tu réalises combien tes amis et ta famille te manquent quand tu es loin d'eux, et que tu ne peux pas leur parler quand tu veux à cause du décalage horaire.

Asger "AcilioN" Larsen, évoquant son passage chez Splyce après son retour au Danemark

Quand ils [OpTic] m’ont contacté, ils m’ont dit que tout le monde allait s’installer dans la gaming house avec moi, mais ça n’a pas été le cas. Parfois, je me sens un peu seul et je ressens le mal du pays, particulièrement quand les choses ne vont pas bien dans l’équipe.

Oscar "mixwell" Canellas, à propos de son intégration chez OpTic Gaming

Voilà donc un premier écueil à négocier. Et tout cela ne prend pas du tout en compte le jeu en lui-même. Parce qu'évidemment, il faut réussir à sortir de bonnes performances avec sa nouvelle équipe. C'est sans doute le point qui paraît le plus évident, mais qui reste tout aussi compliqué à atteindre, car vous avez beau être très fort et parfaitement à l'aise dans cette nouvelle vie, si votre équipe n'atteint pas les résultats attendus, dur de ne pas voir un échec compétitif dans l'aventure que vous êtes en train de vivre. C'est à ce moment-là que rentrent en jeu toutes les difficultés "classiques" auxquelles sont confrontées toutes les line-ups de par le monde : égos des différents joueurs, vision du jeu différente, méthode d'entraînement à définir... Encore une fois, autant de problèmes à esquiver, surtout lorsque la vision de "comment jouer à CS" est différente d'un continent à l'autre :

"Nos entraînements ont toujours été mauvais à quelques exceptions près, notre meilleure période était quand nous nous entraînions en jouant des lans chaque semaine contre des « tops »", un tweet signé mixwell alors que plusieurs joueurs américains jetaient la pierre à certains de leurs homologues qui préféraient jouer seul sur la plateforme ESEA, véritable religion là-bas, plutôt que de s'entraîner en équipe.

Et même si la sauce prend et que les résultats deviennent intéressants, allant même jusqu'à la victoire dans certains tournois, difficile de ne pas avoir l'impression que ces passages aux États-Unis ne restent que de simples "transitions" en attendant qu'une place se libère en Europe. D'une part parce que le désir de revenir jouer au pays est toujours intense, et ensuite parce que, comme dit plus haut, l'Europe est historiquement le continent fort de CS, là où sont les meilleurs joueurs, équipes et ligues. Être très bon aux États-Unis est une chose, mais l'être en Europe en est une autre, souvent plus prestigieuse. Dans la majorité des cas, les joueurs annoncent sans tabou leur vœu de vouloir revenir jouer à l'est :

Après notre année de contrat passée chez NRG en Amérique du Nord, Johannes (tabseN), Niko (LEGIJA) et moi-même avons décidé de revenir en Allemagne et de créer l'équipe allemande de rêve dont nous rêvions. Nous avons toujours eu ce roster en tête, c'est pourquoi nous avons décidé de racheter les contrats de Joe (nex) chez mousesports et Kevin (keev) chez ALTERNATE.

Fatih "gob b" Dayik, prêt à aligner les billets pour jouer avec ceux qu'il a choisi et revenir chez lui

J’ai un contrat en Amérique du Nord et j’aime cet endroit, mais évidemment, ça me plairait de pouvoir jouer en Europe, proche de ma famille et de mes amis. En plus, je pourrais devenir encore meilleur en jouant sur une scène encore plus forte. [...] Mon rêve serait de revenir et de former une équipe entièrement espagnole afin de gagner des tournois, mais j’ai encore beaucoup de chemin à faire avant ça.

Oscar "mixwell" Canellas, interrogé à propos de l'orientation de sa carrière dans le futur

Et il paraît difficile de leur en vouloir. Quand une place se libère dans votre pays chez Na'Vi, qui accepterait de rester jouer pour Team Liquid à l'autre bout du monde, même si vous avez atteint une finale de Major avec cette dernière ? Aucun exilé ne semble réellement avoir le désir de rester aux États-Unis sur le long terme, à quelques exceptions près : Xp3, le plus Américain des Français, y est depuis bientôt dix ans, mais il était arrivé pour ses études, et non pas directement pour jouer à Counter-Strike. Les deux Britanniques de chez compLexity, dephh et Surreal, sont peut-être partis pour rester là-bas un moment, mais le fait qu'ils viennent déjà d'un pays anglo-saxon à la base peut largement faciliter les choses par rapport à d'autres.

Xp3 est une exception bien particulière, lui qui n'est, à la base, pas du tout parti pour le jeu

Partir pour vivre quelque chose d'extraordinaire

Alors, après avoir vu tous ces éléments, na faudrait-il pas renoncer à tenter le coup ? Honnêtement, non. Partir aux États-Unis pour y vivre de sa passion est une opportunité unique, et bon nombre de joueurs qui tentent le coup, même s'ils sont peut-être conscients que cela gonflera plus leur compte en banque que leur palmarès, auraient tort de laisser passer cette chance. Plus qu'un simple voyage vidéoludique, c'est une vraie expérience de vie et de travail qui s'offre à eux pendant les mois qu'ils passeront là-bas, et ils sont souvent les premiers à l'évoquer à leur retour :

J'ai vraiment beaucoup appris sur moi durant les six derniers mois, lorsque j'étais aux États-Unis. J'ai trouvé comment je voulais vivre ma vie, et ce que je voulais faire à l'avenir. Même si ce furent des mois compliqués par rapport à CS, je pense que j'ai beaucoup évolué en tant que joueur, et appris à gérer différentes situations et discussions en lien avec le jeu. En plus de ça, c'était aussi la première fois que je ne vivais pas avec mes parents, alors mes talents de cuisinier se sont aussi développés.

Asger "AcilioN" Larsen, au moment de faire un bilan de son passage chez Splyce

C'est compliqué pour moi de dire ce qui a changé vu que de mon point de vue, ça a évolué lentement [...] Je suis sûre que ma personnalité a un peu changé comme j'ai deux ans de plus, et j'ai aussi évolué in-game. En ce qui concerne la stratégie et les calls, je pense que jouer avec gfn m'a permis de m'améliorer car j'avais des retours d'un autre leader-in-game (ce que je n'avais jamais eu avant), et j'ai aussi appris à travailler entouré de différentes personnalités et styles de jeu.

Tomi "lurppis" Kovanen, lorsque la fin de son aventure chez Evil Geniuses est arrivée

Le rêve américain n'est peut-être pas mort, après tout. Simplement, il n'a pas forcément la forme attendue : ce n'est pas par des résultats incroyables et des trophées à soulever qu'il se manifestera, mais plutôt par ce que les joueurs auront appris sur eux-mêmes, en devant gérer même brièvement une "nouvelle vie" dans un environnement inédit. D'un point de vue humain et relationnel, en jeu comme en dehors, difficile de faire plus intense que ça en matière d'apprentissage. Au final, c'est bien cela qui pourra leur resservir au moment du retour en Europe, plus encore que tout le reste.

Merci à khobei pour la bannière

Et merci à Jiro Taniguchi d'avoir su si bien raconter des histoires pendant si longtemps

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